[Roman] Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier

Tracy Chevalier est principalement connue pour La jeune fille à la perle et, de manière plus générale, pour être l’auteure de nombreux romans basés sur des faits réels (ou supposément réels), à des époques bien différentes. Ici, nous nous éloignons du XVIème siècle et de la peinture pour nous plonger dans les premières années du XIXème siècle, ainsi que dans la boue, la glaise et la sable mouillé. Ce roman me fait de l’œil depuis quelque temps déjà et, connaissant le talent de « conteuse » de Tracy Chevalier, mon hésitation a été de courte durée.

L’histoire commence en 1810, avec l’arrivée à Lyme Regis, village de la côte anglaise plus proche d’Exeter que de Brighton, d’Elizabeth Philpot et de ses sœurs Louise et Margaret. Originaires de Londres, elles sont obligées de s’exiler dans le sud de l’Angleterre suite au mariage de leur frère, qui ne peut désormais subvenir pleinement à tous leurs besoins. Bien vite, les 3 sœurs s’habituent à la vie provinciale, chacune s’adonnant à une activité plus ou moins salissante : Margaret, la plus jeune, aime paraître dans les Salons, Louise, l’aînée, se jette à corps perdu dans le jardinage et Elizabeth trouve son bonheur en fouillant la plage. Elle y fait la connaissance de Mary Anning, fillette alors âgée de 12 ans, et qui montre déjà un certain talent de chasseuse de fossiles. Elles deviennent amies. La découverte du premier « monstre », comme l’appelle Mary, va bouleverser à tout jamais le cours de leur vie. Dans un monde scientifique entièrement occupé par les hommes, comment ces deux jeunes femmes, l’une modeste, l’autre pauvre et appartenant à la classe sociale la plus basse qu’il puisse exister à l’époque, vont-elles réussir à obtenir une certaine reconnaissance ?

En lisant le résumé de la quatrième de couverture, je m’attendais à un roman basé sur les fossiles, bien sûr, mais aussi sur la lutte de ces deux femmes pour se faire accepter. À quelque chose de tout à fait romanesque — il m’a fallu un certain temps pour réaliser, d’ailleurs, que Mary Anning et Elizabeth Philpot avaient bel et bien existé. En vérité, le récit est relativement lent et nous suivons plus la découverte des spécimens que le conflit social sous-jacent. Il s’agit d’un roman à deux voix, chaque chapitre dévoilant les pensées de l’une ou l’autre des chasseuses. Nous suivons tantôt une Elizabeth vieillissante qui acquiert une certaine sagesse, tantôt une Mary fougueuse, jeune, qui va peu à peu s’assagir. Toutefois, j’ai trouvé que l’évolution des personnages n’était pas rendue de manière tout à fait satisfaisante. J’ai parfois eu la sensation d’une stagnation dans leurs caractères respectifs, alors même que les étapes auxquelles elles faisaient face étaient censées les endurcir et les faire mûrir rapidement. C’est pour cette raison que j’ai eu énormément de mal à m’attacher à l’une des deux protagonistes, même si j’ai ressenti de la compassion pour chacune à différents moments de leur vie. Molly Anning, la mère de la jeune fille, m’a plus attendrie qu’aucun autre personnage, du fait de sa sévérité, de son côté pratique et de l’amour qu’elle porte tout de même à ses enfants. William Buckland, professeur de géologie à Oxford et membre de la Geological Society, est sûrement l’un des plus pathétiques, mais sa passion pour la matière qu’il enseigne le rend sympathique. Une ribambelle de personnages apparaissent au fur et à mesure du récit, mais peu sont exploités.

L’un des atouts majeurs de ce roman, c’est la connaissance. Il m’a ouvert l’esprit, m’a poussé à me poser de nombreuses questions sur la Création (au sens biblique du terme) et sur l’évolution (au sens darwinien du terme). J’ai particulièrement aimé le débat religion / science présent dès la moitié du livre : comment, à une époque où la Bible est encore le texte qui fait foi et qui explique tout, faire comprendre à la masse que Dieu a pu délaisser certaines espèces, qui se sont par conséquent éteintes ? Au travers de ces pages, j’ai appris ce qu’était un ichtyosaure (même si j’ai du regarder sur internet pour me faire une idée de son apparence), un plésiosaure et à quoi correspondait certaines types de fossiles, bien que je ne me souvienne pas de tous les noms.

On ne peut nier le talent stylistique de Tracy Chevalier, qui allie poésie et simplicité. Chaque personnage parle comme il doit parler et la différence est flagrante entre Mary et Elizabeth, au niveau du vocabulaire utilisé et de la manière de s’exprimer. Le tout est fluide, se lit sans effort, mais se savoure. Il y a quelques réflexions assez « dures » qui sont rendues intelligibles justement par ce langage sans fioritures. Ce livre parle aussi de la difficulté d’être célibataire au XIXème siècle, de la condition de la femme, traitée comme inférieure intellectuellement, de la condition des pauvres, des apparences nécessaires pour faire bonne impression, de l’hypocrisie des bourgeois, etc. Tracy Chevalier ne s’appesantit pas sur ces considérations, ce que je trouve dommage, mais je n’oublie pas que le thème principal reste la rencontre de deux femmes autour du monde des fossiles. Je vous conseille de lire le post-scriptum, qui nous permet d’en apprendre plus sur les personnages, mais aussi de démêler la fiction de la réalité.

Ce que j’aime chez cette auteure, c’est qu’elle nous pousse à faire des recherches, à découvrir d’autres univers, à nous construire une sorte de culture générale, à nous intéresser. Au moyen d’un style simple, mais néanmoins poétique, elle nous fait entrer sans aucun mal dans l’histoire. Toutefois, j’ai trouvé que les personnages étaient trop négligés et si j’ai apprécié les descriptions des fouilles, cela m’a semblé parfois un peu redondant. Il me faut aussi ajouter qu’un plan de Lyme Regis et de la plage aurait été utile pour se figurer plus aisément les endroits où Mary et Elizabeth allaient chasser. Le roman est donc très agréable, très instructif, mais il manque cet approfondissement du caractère des personnages qui m’est si cher et l’exploitation du filon social qui, s’il est présent, est traité de telle manière que l’on a un peu l’impression de tourner en rond.

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7 réflexions sur “[Roman] Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier

  1. Le sujet des fossiles ne m’intéressait pas particulièrement alors j’ai mis longtemps avant d’aborder ce roman. Pourtant j’avais particulièrement apprécié « La jeune fille à la perle » et « La dame à la licorne ». Et, une fois de plus, je me suis laissée emporter par la magie de l’auteur, qui sait tirer son lecteur, le questionner, même sur des sujets qui ne le tentent pas forcément. Ce roman est vraiment très intéressant.

  2. Je n’ai lu aucun des romans que tu cites (et donc rien de Tracy Chevalier) même si je connais le film « La jeune fille à la perle » qui, j’imagine, est son adaptation. Même si tu as l’air un peu déçue par ce roman, ça m’a tout de même donné envie de m’y plonger dans la mesure où l’auteur semble aiguisée la curiosité de son lecteur peut-être plus que sa soif de romanesque ou d’approfondissement des caractères des personnages (c’est du moins l’impression que tu me donnes). J’aime beaucoup l’époque, le lieu où se situe l’histoire et les questions sociales, scientifiques (même si je n’y connais rien en fossiles ^^) et même « spirituelles » (la relation création/évolution dont tu parles) qu’il semble aborder alors j’essaierais de le lire. 😉

    • Tu as tout à fait compris mon point de vue. Tracy Chevalier nous fait toujours découvrir de nouvelles choses et même si nous n’y connaissons rien dans le domaine, c’est l’occasion d’apprendre ! J’ai mené quelques petites recherches lors de ma lecture, histoire de me figurer de manière plus précise les lieux et la forme des fossiles. N’hésite pas à sauter sur l’un de ses romans !

  3. Je n’ai lu aucun Tracy Chevalier et ce que tu en dis me rends curieuse, je note ça précieusement dans un coin de ma tête, mais je commencerai peut-être par un autre que celui-ci. Quoi que j’hésite quand même, le côté fossile me freine un peu mais de l’autre côté l’évolution des personnages, l’époque, le lieu et le débat sciences/religion m’attire. ^^

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