[Film] Chéri de Stephen Frears

Je me souviens avec une grande précision du jour où j’ai vu Chéri au cinéma. Je venais tout juste de déménager et j’étais avide de nouvelles sorties, la proximité du centre-ville me le permettant. Il s’agissait de trouver un cinéma ni trop grand, ni trop petit, où les films étaient diffusés en version originale et non avec ce doublage absolument affreux. Il fallait aussi que la place ne me coûte pas 9 ou 10 euros, comme c’est le cas à l’UGC. À l’époque, je n’avais vu aucune des œuvres de Stephen Frears — et je dois dire qu’aujourd’hui, Tamara Drewe est le seul autre film que j’ai vu de lui — et les mots « Belle Époque », « amour » et « courtisane » m’ont interpellée. Finalement, je me suis décidée pour une petite salle de cinéma. Nous étions très peu nombreux et sans le bruit des pop-corns autour de moi, j’ai pu entièrement profiter de la séance. J’étais seule, pour la première fois de ma vie. D’ordinaire, je suis toujours accompagnée de ma mère, de mon frère, d’une amie. Mais pas ce jour-là. Je me souviens que ça m’attristait : je me disais « avec qui je vais bien pouvoir parler de ce film par la suite ? ». Et finalement … Finalement, j’ai apprécié ce moment et je pense que c’était dû à Chéri.

Il est difficile de décrire ce qui se dégage de ce petit film (90 minutes) : une profonde mélancolie, une infinie beauté, la peinture d’une époque et d’un monde qui semblent aujourd’hui terriblement lointains. Léa de Lonval est une courtisane proche de la cinquantaine qui vit paisiblement dans sa belle maison parisienne, rendant fréquemment visite à Madame Charlotte Peloux, sa seule « amie », mère de Fred Peloux dit Chéri. Ce dernier est devenu un beau jeune homme, un peu vaniteux, un peu plat peut-être dans sa manière d’être. À 19 ans, il devient l’amant de Léa ; pendant 6 ans, il vit pratiquement à ses crochets, la voyant tous les jours, apprenant avec elle les joies de l’amour, dans tous les sens du terme. Puis vient le moment où Chéri doit se marier avec Edmée, fille d’une autre courtisane, plus jeune que lui et encore très innocente. Léa et Fred pensent pouvoir s’en remettre, pensent pouvoir « oublier » … Le peuvent-ils vraiment ? Stephen Frears, en s’appuyant sur le roman de Colette — que je compte lire prochainement — dépeint cette société de la Belle Époque, ce monde des courtisanes fermé sur lui-même : elles ne lisent pas les journaux, ne se préoccupent pas de politique. Les demi-mondaines vendent du rêve, de l’élégance, un brin d’effronterie. Elles satisfont les hommes et se satisfont elles-mêmes. Tout n’est que grâce, beauté, richesse : il n’y a qu’à voir le magnifique jardin de la Peloux ou encore l’intérieur luxueux de Léa de Lonval.

Décors et costumes ajoutent, évidemment, au charme de ce film. Nombreux sont ceux qui ont reproché au réalisateur d’avoir donné naissance à une œuvre purement esthétique. Je dois dire que ça ne m’a absolument pas dérangée, bien au contraire. La magnificence des tenues et des lieux nous aident à mieux comprendre, paradoxalement, ce que ressentent les personnages. Luxe et argent n’effacent en rien la vanité de notre existence, bien au contraire. Chéri est ici la figure du dandy de la Belle Époque, splendide et torturé, jeune à jamais, mais creux, un Dorian Gray, selon Télérama.

Parler de ce film sans le trahir est assez compliqué. Michelle Pfeiffer incarne une Léa de Lonval magnifique et subtile, une véritable reine. Rupert Friend, que vous avez pu remarquer en Wickham dans Orgueil & Préjugés (2005), est le Chéri parfait, à la fois très beau et en même temps très agaçant dans son égoïsme exacerbé, dans sa naïveté et sa jeunesse d’esprit. Kathy Bates joue le rôle de Charlotte Peloux, femme vulgaire et insupportable, cruelle envers Léa. Au fur et à mesure que les images se déroulent, une question se pose : Fred Peloux, dont les manières d’agir sont celles d’un enfant, n’aurait-il pas cherché dans Léa de Lonval une sorte de mère de substitution ? J’aime la façon dont Stephen Frears amène ces questionnements implicitement. Nous voyons une Léa tiraillée entre son devoir de courtisane et son amour pour Chéri. Le documentaire d’Arte intitulé Belles de Nuit met en avant cette dimension au travers de cette citation :

Une courtisane ne doit jamais pleurer, ne doit jamais souffrir. Une courtisane n’a pas le droit d’être et de sentir comme une autre femme. Se montrer, toujours et partout, faire payer, toujours et pour tout.

Le monde dans lequel Léa perd ses charmes sans son jeune amant. Elle-même sans l’âge la rattraper pour finalement l’engloutir. Le film ne se termine pas sur une note d’espoir. La fin est douloureuse et même si, après réflexion, ce n’est pas une surprise en soi, elle émeut par sa justesse. Bien sûr, nous pouvons reprocher à Stephen Frears d’avoir enjolivé cette fameuse Belle Époque, qui n’a été nommée comme cela qu’après la Première Guerre mondiale (ça remet sérieusement les choses en perspective), de ne pas être allé au fond des choses (le film aurait pu durer plus longtemps) … Ce film m’a fait rêvé, il m’a émerveillée et m’a profondément touchée et je suis tellement ravie de l’avoir revu sur France 3. Subtilité, élégance : voilà deux mots qui décrivent avec justesse Chéri.

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10 réflexions sur “[Film] Chéri de Stephen Frears

  1. J’ai découvert Colette avec Chéri et La fin de Chéri et ces livres sont juste magnifiques ! J’ai vu le film ensuite et j’ai réellement adoré. Tu en parles extrêmement bien et tu me donnes envie de le revoir ; ainsi que ce reportage sur Arte, il est passé il y a longtemps ?

  2. Je n’ai pas vu le film mais je n’ai pas du tout accroché pour ce qui est du livre…Peut être que le film est différent ! Si j’ai un moment, je pense que je le verrais !

  3. Bonsoir, j’avais beaucoup apprécié ce film. Les oeuvres littéraires françaises conviennent bien à Stephen Frears. J’ai noté le clin d’oeil à Michelle Pfeiffer que l’on voit en photo sur une cheminée (dans une scène du film) (Elle joue le personnage de Mme de Tourvel dans les Liaisons dangereuses). Bonne soirée.

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