[Roman] Le linguiste était presque parfait de David Carkeet

Publié en 1980 aux États-Unis sous le titre Double Negative, ce roman rencontra immédiatement un vif succès. Il a fallu attendre 2013 pour que Le linguiste était presque parfait sorte en France aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. David Carkeet a effectué un doctorat en linguistique, puis est devenu professeur d’écriture et de linguistique à Saint-Louis, avant de prendre sa retraite en 2002. Évidemment, je n’avais connaissance d’aucun de ces faits en empruntant ce bouquin à la bibliothèque, mais maintenant que je me documente un peu, je suis surprise 1. que ce livre n’ait pas été traduit plus tôt, 2. de l’avoir choisi malgré le titre. Il faut dire ce qui est : la linguistique me sort pas les trous de nez. Mais, me direz-vous, étudier le langage, c’est passionnant ! Oui, ça l’est… Mais ça dépend sous quel angle on prend la chose. Tout ceci pour dire que j’espérais me réconcilier un peu avec la discipline grâce à ce roman. Est-ce chose faite ?

Jeremy Cook est un brillant chercheur en linguistique travaillant à l’Institut Wabash, institut d’étude du langage des nourrissons, dans l’Indiana. Il aime son job, il y excelle, mais les relations avec ses collègues ne sont pas forcément des plus cordiales. Évidemment, l’un d’eux meurt et Jeremy se retrouve plus ou moins embriguée dans toute cette histoire, essayant de résoudre le mystère par lui-même tout en devant faire face aux exigences de son métier, en essayant de draguer une stagiaire et en tentant de savoir qui l’a qualifié de « trou-du-cul ». La vie n’est pas de tout repos pour le linguiste ! Tout est loufoque, rien n’a de sens, tout s’entremêle joyeusement pour le plus grand bonheur du lecteur… Qui, au bout d’un moment, arrêtera de se poser des questions et se laissera emporter par cette cacophonie.

J’avais lu le résumé plus ou moins en diagonale et suis entrée dans l’histoire sans aucune espèce de préjugé. Nous suivons le tout du point de vue de Jeremy Cook, bien que le récit soit à la troisième personne. C’est assez amusant de se retrouver dans la tête d’une linguiste pseudo-charmeur qui manque cruellement de confiance en lui et se pose beaucoup trop de questions. Ça ne dépayse pas trop. L’auteur parvient, dès les premières lignes, à donner une épaisseur au personnage — nous savons immédiatement à quel type d’homme nous avons affaire, bien qu’il évolue au fil de l’enquête. Parlons-en, d’ailleurs, des premières lignes :

« Mais vous faites quoi au juste avec ces bébés ? »
En entendant cette question par la porte entrouverte du bureau de Wach, Cook s’immobilisa, encore invisible aux yeux des deux hommes en train d’y discuter. À la perspective de la réponse, il sourit. C’était exactement le genre de situation qui permettait à son misérable patron de briller par son incompétence.

Ça met dans l’ambiance, n’est-ce pas ? Ce ton sarcastique et ironique est présent tout au long du roman et est, à mon sens, l’un de ses points forts. En lisant, j’ai eu l’impression de retrouver l’atmosphère du Mystère Sherlock de J.-M. Erre, qui m’avait beaucoup plu et m’avait fait rire. L’auteur vante les mérites de la linguistique, mais critique aussi sa propre discipline. À quoi servent ces expériences, au final ? Mettent-ils leurs observations à l’épreuve dans des situations de la vie courante ? Pas vraiment. L’enquête menée par Cook sert de support à l’auteur pour nous offrir sa vision du monde de la recherche… Et de la nature humaine ! Il a pris 6 linguistiques, les a mis au 6ème étage d’un bâtiment et a observé leurs interactions.

L’avantage d’un récit présenté de la sorte, c’est que nous suivons l’enquête dans les moindres détails, les pistes explorées par Cook, mais aussi par l’inspecteur Leaf, bourru mais pas si bête, en nous concentrant sur la façon dont le crime a été commis plus que sur le mobile. C’est d’ailleurs, peut-être, le défaut majeur du roman. La résolution de l’enquête est tirée par les cheveux, sans être pour autant ridicule — n’oublions pas que nous sommes dans un institut de recherche en linguistique —, mais nous n’avons aucune véritable information sur les raisons du meurtre. Peut-être une piste donnée à la fin, mais rien n’est moins sûr. Du coup, j’ai eu le sentiment qu’il manquait un morceau. Dommage.

Le style de l’auteur, la construction des personnages et de leurs relations, et l’enquête en elle-même sont les atouts du roman de David Carkeet. Néanmoins, j’ai regretté une fin pas assez aboutie à mon goût : l’explication sommaire, le dénouement sans mobile, le « tout est bien qui finit bien » un peu trop cliché. J’ai vu que deux autres romans du même auteur allaient être publiés aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, tous deux suivant, encore, le linguiste Jeremy Cook dans d’autres de ses aventures. Le premier s’intitule Une putain de catastrophe et le deuxième sortira cette année, mais je ne saurais vous dire le titre. Je vous conseille de jeter un œil au site de la maison d’édition ; ils ont l’air de publier des romans de grande qualité, la présentation est soignée, jusque dans les moindres détails. Au dos du livre Le linguiste était presque parfait, tout en bas, on peut lire « Du David Lodge avec des cadavres » et à l’intérieur, sur la toute dernière page, les informations les plus saugrenues sur le livre lui-même : taille, poids, police utilisée, papier, etc. Pour finir cette chronique, je vous laisse avec les fameuse Règles de Wach, plus chef de l’institut que linguiste — plus relations humaines / gestion que recherche :

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10 réflexions sur “[Roman] Le linguiste était presque parfait de David Carkeet

  1. Bon et bien ça y est, je veux ABSOLUMENT le lire. Vivement la fin des partiels… Ton avis m’a bien plu, et les premières lignes donnent très envie. Tout comme toi je déteste la linguistique (avoir un prof qui lit le poly que nous avons également sous les yeux pendant 1h30, doit y être pour quelque chose) !

    • J’ai l’impression que c’est un peu comme l’allemand : les enseignants ont du mal à nous faire aimer la linguistique. J’ai hâte de connaître ton avis sur ce bouquin !

  2. Je rejoins les personnes qui ont horreur de la linguistique ^^ Et j’aurais eu trop de préjugés pour choisir un livre avec un tel titre AHA
    Mais si le style ressemble un peu à celui de J.-M. Erre, je veux bien tester !
    J’ai un seul livre des éditions Monsieur Toussaient-Louverture mais qu’est ce qu’il est beau !

  3. Je fais aussi partie du club des traumatisées de la linguistique, la seule matière que j’aie vraiment détestée en fac d’anglais (bon avec la phonétique ^^) 😛

    Sinon le roman ne me dit pas trop ! Mais tu m’as rappelée qu’il faut que je me mette à David Lodge. Un jour.

    • Je trouve la phonétique plutôt amusante curieusement. Et en linguistique, je déteste la linguistique pure, mais la sociolinguistique, étudier les accents, etc, c’est assez intéressant !
      J’ai aussi du David Lodge chez moi…

    • Je pense que ça pourrait te plaire, c’est vraiment sympathique comme roman !
      Oui, je voulais quelque chose de simple. Ça manque peut-être un peu de couleur, mais bon :).

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