[LMA + roman + adaptation] North and South d’Elizabeth Gaskell

J+19 : Nouvel article pour le mois anglais. Malgré mon absence, je n’ai pas chômé. Je vous présente aujourd’hui North and South d’Elizabeth Gaskell, acheté il y a plus d’un an sur une impulsion, mais aussi parce que j’avais très envie de voir cette adaptation dont tout le monde parlait. Un matin, je me suis réveillée, j’ai pris le livre sur mon étagère, et me suis lancée. Je ne me suis plus arrêtée : étais-je poussée par mon envie de voir la mini-série, ou le roman était-il tout simplement fantastique ? Un peu des deux.

Helstone, petit village du Hampshire typique du sud de l’Angleterre : de la verdure, du soleil, l’hospitalité, le travail des champs, le plaisir de prendre son temps… C’est ce paradis sur terre que Margaret Hale doit quitter à l’âge de 18 ans. Avec son père, sa mère et leur servante Dixon, ils déménagent à Milton, ville industrielle du nord, calquée sur le modèle de Manchester. La ville est noire, la fumée envahit les rues, le bruit des machines est incessant, et les manières des habitants sont bien différentes. Margaret, bien qu’elle se sente peu à sa place à Milton, va développer un sens de la justice en observant et en parlant avec les travailleurs. Elle prend conscience des conséquences de la révolution industrielle, des difficultés rencontrées par les ouvriers, forcés de trimer tous les jours pour un salaire de misère. De par son accointance plus ou moins forcée avec Mr. Thornton, elle va découvrir qu’à la classe des travailleurs s’oppose celle des propriétaires, des « maîtres », peu tendres et plus préoccupés par le bon fonctionnement de leurs usines que par le sort de leurs employés. Autant dire que la relation entre les deux personnages est plutôt houleuse.

“Loyalty and obedience to wisdom and justice are fine; but it is still finer to defy arbitrary power, unjustly and cruelly used–not on behalf of ourselves, but on behalf of others more helpless.”

Difficile de parler de ce roman, vraiment très difficile. North and South est dense, riche, intense, profondément moderne, mais aussi triste, parfois drôle, émouvant. Écrit en 1854, il nous plonge dans une atmosphère sombre et oppressante, celle d’une ville industrielle du nord de l’Angleterre. Les rues sont étroites, la suie des usines recouvre la brique rouge des murs et fait de Milton un lieu gris et désolé où triment tous les jours, et dans des conditions inhumaines, des ouvriers sous-payés. Certains tombent malades, d’autres sombrent dans la dépression, et d’autres se réfugient auprès du syndicat. C’est le cas de Nicholas Higgins, dont Margaret fait la connaissance au cours d’une de ses balades. Elle devient aussi amie avec sa fille, Bessy, victime des poussières de coton qui lui obstruent peu à peu les bronches. Auprès de ces petites gens, elle va trouver du réconfort, mais va aussi ouvrir les yeux. Si les Hale n’ont jamais été riches, ils ont toujours vécu dans de bonnes conditions et ne manquaient de rien. Les travailleurs vont lui faire découvrir une autre réalité, celle sur laquelle on préfèrerait fermer les yeux. Les habitants de Milton sont fiers, mais aussi durs à la tâche et hargneux. Une grève se prépare.

Face à eux, les patrons, principalement incarnés par John Thornton. Il dirige Malbourough Mills, une usine des plus prospères. Les ouvriers ne sont que des « mains » (hands dans la version originale) : ils ne doivent s’occuper que de faire fonctionner les machines. Les hausses ou baisses de salaire ne sont pas de leur ressort et ils n’ont pas besoin d’en connaître les raisons. Si les patrons sont perçus comme des tyrans par leurs employés, les employés sont perçus comme des machines par les patrons. Pas de sentiments, pas de pitié. John Thornton a une grande qualité, qui est aussi son plus grand défaut : il s’est fait seul. Il a dû gravir les échelons et a connu des moments difficiles ce qui, paradoxalement, l’a rendu plus inflexible que jamais. Pour lui, chacun peut s’élever socialement s’il fait preuve de force de caractère et de détermination. Pour sa mère, au contraire, certains sont nés pour être soumis, et d’autres sont nés pour dominer. C’est d’ailleurs à Mrs. Thornton qu’il doit cette volonté de fer qui le caractérise, et ce tempérament froid et distant. Si, tout au long du roman, elle nous montre sans honte sa haine pour Miss Hale, elle reste profondément attachante tant son amour pour son fils est sans limite.

“But the future must be met, however stern and iron it be. ”

Elizabeth Gaskell nous offre deux visions différentes de l’industrialisation et de ses conséquences sociales et humaines. North and South est un roman d’apprentissage et, sans mauvais jeu de mot, le lecteur en apprend effectivement beaucoup. Comme Margaret, notre vision des choses évoluent au fil des pages. L’auteure ne tombe jamais dans le piège du manichéisme, bien au contraire. À l’image de la ville de Milton, les choses ne sont jamais ni complètement noires, ni complètement blanches, mais bel et bien grises. Nous pourrions oser la comparaison entre Orgueil et Préjugés et Nord et Sud, notamment parce que la relation entre Elizabeth Bennet et Mr. Darcy n’est pas sans rappeler celle entre Miss Hale et Mr. Thornton. Cependant, quand Jane Austen ne fait qu’effleurer les problèmes sociaux de son époque — et encore, en se focalisant principalement sur la bourgeoisie et l’aristocratie —, Elizabeth Gaskell les aborde franchement, sans toutefois se départir d’une certaine finesse.

“But the cloud never comes in that quarter of the horizon from which we watch for it.”

Véritable roman social, North and South est aussi l’histoire de deux êtres humains que la vie n’a pas épargnés. Malgré tout, l’auteure ne se complaît pas dans le malheur des personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires. Elle apporte un message d’espoir, rend le tout plus léger par une pointe d’humour ici ou là. Et quand ils ne parviennent pas à faire face aux épreuves qui leur sont imposées, Elizabeth Gaskell nous dépeint leur mort comme un soulagement, la fin d’une longue souffrance. Tout a un sens, tout arrive pour une raison, et ces obstacles, aussi douloureux soient-ils, aident chacun à avancer, à se remettre en question.

Bien sûr, nous pouvons lui trouver des défauts… Quelques passages un peu longuets, quelques répétitions, une fin très rapide, mais cela n’efface en rien le plaisir que procure North and South. Le roman est intemporel, développe des idées modernes encore d’actualité, et nous ouvre les yeux sur la société de l’époque tout en nous rendant sensibles aux émotions de chacun des personnages. Elizabeth Gaskell est parvenue à mélanger les genres de façon admirable, si bien que le roman social, le roman d’apprentissage, et la romance se fondent l’un dans l’autre; cette subtilité, cette maîtrise et cette délicatesse font de North and South un très grand classique.

“I wish I could tell you how lonely I am. How cold and harsh it is here. Everywhere there is conflict and unkindness. I think God has forsaken this place. I believe I have seen hell and it’s white, it’s snow-white.”

Parlons maintenant brièvement de l’adaptation. J’ai pu la regarder en VO sur dailymotion, mais la mauvaise qualité de l’image, j’en suis sûre, ne lui a pas rendu justice. J’espère donc avoir la chance de la visionner à nouveau dans de meilleures conditions. Après avoir fini le roman, je me suis lancée dans cette mini-série de la BBC en 4 épisodes, étant très excitée de voir comment certaines scènes avaient été transposées à l’écran. Je dois avouer avoir été un peu déçue. Si les acteurs sont formidables et correspondent à peu près à l’idée que je me faisais des personnages, je n’ai pas retrouvé l’ambiance si particulière qui m’avait frappée dans le livre. L’adaptation est globalement fidèle, mais certaines scènes ont été à mon sens bâclées, et c’est bien dommage. Richard Armitage fait un excellent Mr. Thornton, arrogant et touchant, et Sinéad Cusack est une parfaite Mrs. Thornton. L’actrice qui joue Margaret, Daniela Denby-Ashe est fidèle à l’image que je me faisais du personnage dans le roman, mais j’ai trouvé qu’elle manquait parfois d’énergie, de hargne. Ces éléments font que, malgré les qualités de cette adaptation, je n’ai pas vraiment accroché. À voir si un deuxième visionnage ne me fait pas changer d’avis….

Petit logo (MA)

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18 réflexions sur “[LMA + roman + adaptation] North and South d’Elizabeth Gaskell

  1. Ton billet est beau. Je te retrouve sur la fin du livre et sur tes déceptions pour la série. Je regrette certains plans qui étaient toujours les mêmes comme ce chemin de promenade au dessus de la ville. Et j’aurais voulu voir tout le livre… je sais que ce n’est pas possible… et dans l’ensemble j’ai aimé.
    Le livre ? J’ai adoré !

    • Merci, je me sens moins seule ;). C’était une jolie fin, mais bien trop rapide, dommage. J’aurais aussi aimé voir tout le livre ! Ils auraient pu faire deux épisodes de plus et tout caser, mais bon… Ce qui est fait est fait !

  2. J’avais vu l’adaptation avant de découvrir le roman donc, ça change du tout au tout un ressenti ! Nord et Sud est l’un de mes romans préférés. Je l’ai littéralement dévoré . Elizabeth Gaskell est une écrivaine que j’adore. Et tu peux oser la comparaison car Gaskell c’est inspiré du roman de Jane Austen mais en rajoutant tout le contexte sociétal qui rend cette histoire si intéressante =)
    Très bel article en tout cas ^^
    Biz 🙂

    • Je suis totalement d’accord ! On ne voit pas les choses de la même façon. Après, parfois, l’adaptation nous fait aimer le roman alors qu’on était pas forcément enthousiaste à la lecture, c’est étrange :). J’aimerais beaucoup lire d’autres romans d’Elizabeth Gaskell. Mary Barton me fait de l’œil…

      • J’aimerai beaucoup le lire aussi ! Mais j’ai Cranford qui m’attend avant =)
        Et oui, c’est étrange ! C’est pour ça qu’en général je préfère lire le livre puis voir l’adaptation mais là, ça c’est fait ainsi ^^

  3. J’avais d’abord découvert la série que j’avais adorée. Le roman est une vraie réussite aussi malgré quelques petits bémols que tu soulignes. De très bons souvenirs pour moi, même si mon billet remonte un peu !

  4. J’ai prévu de le lire prochainement, en tout cas il se trouve dans mes futurs projets-lectures ! 🙂 J’avais adoré ‘Cranford’ et bien aimé ‘Mr Harrison’, le prochain sera sans doute ‘Femmes et filles’ puis « Nord et sud ».

  5. Moi aussi j’ai prévu de découvrir prochainement cette auteure. Plusieurs de ses romans sont disponibles dans les bibliothèques près de chez moi – dont Nord et Sud – j’ai de la chance. 🙂
    J’aimerais bien lire également « Charlotte Brontë » mais pour celui-là j’ai peu d’espoir, il est épuisé.
    Bonne journée.

  6. Je suis totalement folle du livre ET de la série (malgré les défauts tout à fait légitimes que tu lui trouve!!!)
    Je suis admirative de ton billet car comme toi je trouve qu ‘il est très très difficile de parler de ce roman génial !!!!
    Petite aparté pour Soie : normalement le Charlotte Brontë de Gaskell devrait reparaitre un jour (nous avons une alerte de réimpression en tant que libraire mais pas de date!!! Mais sinon je prête volontiers mon exemplaire ;o) )

  7. Un roman et une adaptation que j’aime d’amouuuuuuuur ❤

    N&S est effectivement considéré comme "un Pride & Prejudice de la révolution industrielle".

    Et Richard Armitage est juste aaaaaaaaaaaaaaw dans l'adaptation. Sa voix… Sa façon de la regarder… *sigh* 🙂

  8. Un super roman, je l’approche de Zola en version anglaise pour le côté social. Elle décrit vraiment la société anglaise : la basse bourgeoisie et les nouveaux riches.
    On est sous le charme de Mr Thornton !

    Ah l’adaptation, pareil, j’ai adoré les acteurs mais l’intrigue me laisse peu de souvenirs. Dommage, peut-être un nouveau visionnage aussi !

    • Je n’avais pas immédiatement fait le rapprochement avec Zola, pour la simple et bonne raison que j’ai tendance à totalement détacher littérature anglaise et littérature française, mais tu as raison ! Je suis rassurée de voir que je ne suis pas la seule à n’avoir pas entièrement apprécié l’adaptation.

      • Je détache aussi les deux littératures, avec ma licence d’anglais je devais !
        Mais par certains points sociologiques, Nord et Sud se rapproche de Zola et elle est méticuleuse également.

  9. Je reviens finalement commenter ^^ Tu as su très bien parler de ce roman ! J’ai eu du mal à bien formuler mes pensées car ce n’est pas un roman aisé. J’ai emprunté Cranford à la biblio, j’espère pouvoir le lire prochainement (j’ai jusqu’au 30 aout pour rendre mes bouquins, je suis large :P). Question difficile: Austen ou Gaskell ? héhé

    • Tu t’en es très bien sortie dans ton article, crois-moi ;). Tu as été beaucoup plus synthétique.
      Quant à la guerre Austen / Gaskell, c’est assez difficile. Les romans sont différents. J’attends d’avoir lu plus de romans de Gaskell pour me prononcer ;).

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