[Roman] Sweet Sixteen de Annelise Heurtier

En tant qu’ancienne téléspectatrice assidue de la chaîne MTV, le titre de ce roman m’intriguait fortement. Pour ceux qui ne le sauraient pas, Sweet Sixteen est une émission qui suit des jeunes filles / hommes (de vraies têtes à claques) qui vont fêter leur 16ème anniversaire… Mais pas comme vous et moi, avec les ballons et le confettis. Voitures de luxe en cadeau, dizaines de milliers de dollars dépensés pour l’organisation, artistes connus qui viennent chanter pendant deux minutes histoire de dire, rues bloquées pour que les parades puissent passer… Bref, c’est grandiose, c’est le rêve américain. Puis en lisant la quatrième de couverture, je me suis bien vite rendue compte que ça n’avait rien à voir avec la choucroute (expression que j’utilise de plus en plus malgré moi depuis que j’habite en Alsace).

Annelise Heurtier traite d’un épisode à la fois difficile et révoltant que les Américains ont baptisé « Little Rock Crisis ». À l’heure où des Afro-Américains se font tuer dans la rue par des policiers blancs sans raison apparente, ce roman est d’actualité et permet de faire la lumière sur certains points de l’histoire des États-Unis. Il est d’ailleurs assez étonnant qu’une Française se soit attelée à cette tâche, mais le pari est plutôt réussi.

En 1957, le prestigieux Lycée central de Little Rock, le plus réputé de l’Arkansas, ouvre ses portes à neuf étudiants noirs. Ils vont passer l’année au milieu de 2 500 blancs pétris de préjugés raciaux. Nous suivons Molly Costello, personnage inspiré de Melba Patillo, l’une des « neuf de Little Rock » dont le témoignage (Warriors don’t Cry, a Searing Memoir of the Battle to Integrate Little Rock’s Central High) a servi de base à l’auteure ; ainsi que Grace Anderson, personnage fictif qui permet de voir le point de vue d’une jeune fille blanche sur les événements.

En 1896, Homer Plessy a le malheur de s’asseoir dans la partie « blanche » du bus : il avait ⅞ de sang caucasien et seulement ⅛ de sang africain, mais cela suffisait à le classer dans la catégorie des gens de couleur. Plessy v. Ferguson établit alors le principe « separate but equals » qui sera maintenu jusqu’en 1954. Après la Seconde Guerre mondiale, ce principe est fortement remis en cause. La Cour suprême se décide finalement à statuer sur la question : la séparation engendre des inégalités de traitement, contraires aux idéaux de la démocratie américaine. La ségrégation est déclarée anticonstitutionnelle. Malheureusement, il ne suffit pas d’une loi pour faire changer les mentalités, tout particulièrement dans les états du sud du pays. Cela peut nous sembler étonnant, mais la complexité du système politique américain, la division du pouvoir entre l’État et les états (le territoire étant beaucoup trop vaste pour être géré par un pouvoir centralisé), a rendu difficile l’application de ces décisions émanant pourtant de la plus haute instance judiciaire. Ça pose la problématique du poids de l’État face au poids de l’état, beaucoup plus proche des habitants.

En 1955, Rosa Parks pose la première pierre en boycottant les bus de la ville de Montgomery par son refus de respecter la séparation blancs / noirs. Arrive ensuite 1957 et l’expérience de Little Rock. 9 lycéens noirs sont sélectionnés selon des critères bien précis, prenant en compte leurs résultats scolaires et leur comportement. Molly Costello attend avec impatience et appréhension cette nouvelle rentrée scolaire. Si elle sait que l’intégration sera difficile, elle espère cependant que la mentalité des jeunes de son âge sera différente de celle de leurs parents. Son choix n’a pas fait l’unanimité : les Blancs vont chercher par tous les moyens de faire fuir ces pauvres étudiants, ce qui n’a rien de surprenant, mais une partie de sa famille et de ses amis va aussi se détourner d’elle. Isolée, elle ne peut compter que sur elle-même pour affronter cette épreuve. Grace, elle, a pour meilleure amie Brook Sanders, dont la mère est présidente de la Ligue des mères blanches de Little Rock. Brook manifeste une haine sans limite à l’égard des « nègres » : elle croit à la phrénologie — la forme du crâne nous donne des indications sur le caractère de la personne —, elle boit les paroles des diverses associations blanches et des leaders racistes qui affirment que les noirs sont sales, vecteurs de maladies, agressifs et sauvages par nature. Dès le départ, nous sentons que Grace peine à adhérer à ces idées, sans pour autant manifester sa désapprobation. Elle est plus préoccupée par sa nouvelle robe, les garçons, les chanteurs de rock comme Elvis, etc.

Annelise Heurtier nous montre deux jeunes filles qui évoluent dans des mondes très différents, et qui ont pourtant des intérêts communs, les mêmes rêves. Elles veulent toutes deux rencontrer le grand amour, participer au plus parfait des bals de fin d’année, et fêter le meilleur des anniversaires possibles. Molly est insultée à longueur de journée, le téléphone sonne et le flot des menaces ne tarit pas. Grace grandit aussi dans cette atmosphère haineuse, bien qu’elle n’en soit pas la victime directe. Dans un langage simple, l’auteure fait s’exprimer ses deux héroïnes de manière franche et nous fait réfléchir sur la cruauté humaine sans tomber dans le pathos. Molly Costello est plus ou moins sous la coupe de la NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People, créée en 1910) qui, malgré ses intentions louables, utilisent tout de même neuf jeunes pour son combat contre la ségrégation… Ça pose question, non ? L’épisode horrible où Madeleine est prise en étau devant les portes de l’établissement, entre les soldats et la population, sans que personne ne lui vienne en aide, est assez révélateur.

Tout au long du récit, nous en apprenons un peu plus sur les diverses décisions de justice, sur la façon dont fonctionne le système. Le gouverneur avait posté des soldats devant le lycée pour empêcher l’entrée des étudiants noirs. Cette décision sera annulée par un autre notable blanc de la région, qui donnera raison aux jeunes et les autorisera à assister aux cours. À l’intérieur de l’établissement, la violence des propos, mais aussi des actes, poussera le maire à demander de l’aide au président Eisenhower. La 101st Airborne Division est désormais chargée de la protection des 9 jeunes. Chacun se voit attribuer un soldat, d’autres sont postés aux quatre coins du lycée pour empêcher toute tentative d’intimidation… Voire pire.

Un des neuf ressortira diplômé de l’école à la fin de l’année scolaire, malgré les menaces de mort qui pesaient sur lui. L’expérience aura été un fiasco complet. Pour éviter toute tentative de déségragation à Little Rock, Faubus, gouverneur de l’Arkansas, fermera toutes les écoles publiques de la ville pour un an. Il n’obtiendra pas gain de cause, les élèves afro-américains seront autorisés à poursuivre leurs études… Mais feront face, encore et toujours, aux mêmes difficultés. Il faut attendre 1964 pour que la discrimination soit déclarée hors-la-loi et 1965 pour qu’ils aient le droit de vote. Ces décisions, aussi positives soient-elles, n’ont pas mis fin aux menaces et aux insultes, non plus qu’aux inégalités ; d’autres débats ont émergé entre temps, notamment sur le bien-fondé de la discrimination positive et les inégalités de l’accès à l’emploi.

Si vous vous intéressez aux questions raciales et à la façon si particulière dont les Américains traitent de ces questions, je vous invite à lire Not Even Past de Thomas J. Sugrue, un essai sur l’influence qu’a eue la notion de race sur les opinions politiques d’Obama. Si vous préférez la fiction, je ne peux que vous conseiller l’excellent The Help de Kathryn Stockett, dont l’histoire se déroule dans les années 1960 à Jackson, Mississippi, ou encore The Bluest Eye, premier roman poignant de Toni Morrison. En ce qui concerne Sweet Sixteen de Annelise Heurtier, je dois dire que ce fut une jolie découverte : un récit riche malgré ses 200 pages, une histoire bien menée avec deux héroïnes attachantes, le tout sans tomber dans les clichés du genre. Même si j’ai un peu travaillé sur le sujet l’année dernière dans le cadre de ma licence, je pense qu’il aurait été intéressant que l’auteure nous en apprenne un peu plus sur le fonctionnement du système judiciaire américain — aussi complexe soit-il — et sur l’histoire des Jim Crow Laws (lois ségrégationnistes). J’ai tenté, très modestement, d’étoffer un peu le contexte et de rappeler quelques marqueurs importants de l’histoire des États-Unis… En espérant que cela vous donne envie de vous plonger dans ce roman, excellente entrée en matière.

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6 réflexions sur “[Roman] Sweet Sixteen de Annelise Heurtier

  1. Oh tu l’as lu ! Il m’avait vraiment intéressée aussi. C’est bien qu’un roman jeunesse revienne sur une période si controversée. L’affaire Ferguson démontre encore une fois que les questions raciales sont toujours problématiques aux USA comme ailleurs…

  2. Je n’ai que moyennement aimé Sweet Sixteen, le sujet était vraiment bon mais pour moi l’auteure ne l’a pas correctement exploité. Elle l’a survolé. Les personnages manquent de profondeur et le style est trop simple. De plus, pour moi les dialogues de Grace et ses copines sonnent faux par rapport à l’époque et à leur condition sociale (pour moi il est impossible que des adolescentes blanches de la bonne société sudiste des années 50 parlent aussi grossièrement qu’elles le font).

    En revanche, je suis en train de lire « La couleur des sentiments », j’en suis à une centaine de pages et j’adore déjà. Et là, la façon de parler des Blanches sonnent juste ^^

    Cela dit, Sweet Sixteen peut effectivement constituer une bonne introduction à la thématique de la lutte pour les droits civiques pour jeunes 🙂

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