[TV] Penny Dreadful de John Logan

Penny-Dreadful

Do you believe there is a demimonde? A half world between what we know and what we fear?

Dans les années 1890 a eu lieu une petite révolution dans le paysage littéraire britannique : elle commence avec la publication de The Picture of Dorian Gray d’Oscar Wilde en 1891, se poursuit avec celle de The Island of Dr. Moreau d’H.G. Wells en 1896 et enfin de Dracula de Bram Stoker en 1897. S’inspirant de ces trois œuvres ainsi que du Frankenstein de Mary Shelley, John Logan s’est lancé dans une entreprise audacieuse : créer une série originale mettant en scène des personnages qui ont déjà fait l’objet de multiples adaptations et ont été étudiés sous tous les angles possibles et imaginables. Le scénariste d’Aviator, de Sweeney Todd, d’Hugo Cabret, de Skyfall et du très attendu Spectre — dont je ne doute pas qu’il sera absolument fantastique — s’est une fois de plus allié à Sam Mendes pour donner naissance à un petit bijou télévisuel : Penny Dreadful, gothique, fantastique et d’horreur.

Londres, 1891. La capitale anglaise est le théâtre de nombreuses atrocités : des meurtres particulièrement cruels, des disparitions soudaines, une menace invisible qui plane au-dessus de ses habitants. Pour Vanessa Ives, jeune femme dotée de pouvoirs mystérieux, et Sir Malcolm Murray, riche explorateur anglais, ces événements sont la preuve de l’existence d’un « demi-monde » où se mêlent la réalité et la fiction, le réel et le surnaturel. Leur première mission ? Retrouver Mina Harker, la fille de Sir Malcolm, qui est tombée aux mains d’une créature dont ils ne savent que peu de choses. Pour ce faire, ils vont s’entourer d’Ethan Chandler, un ancien soldat américain qui ne rate jamais sa cible, et de Victor Frankenstein, jeune médecin qui sera à-même de leur procurer un point de vue plus scientifique sur la question. Ils croiseront aussi la route de Dorian Gray, du professeur Van Helsing ou encore de la Créature de Frankenstein. Le petit groupe va plonger dans les recoins les plus sombres et les plus glauques du réel et devoir affronter menaces extérieures mais surtout intérieures : en effet, cette quête va les mettre à l’épreuve et les pousser à s’interroger sur leur nature profonde, sur ce qu’ils sont.

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Ce n’est pas pour rien que la série tire son nom des fameuses « penny dreadfuls », revues à un penny dans lesquelles étaient publiés histoires effrayantes et contes d’horreur destinés à divertir le public anglais : le sang, la folie, le meurtre, la perversité sont mis en avant sans fard. Tous les personnages sont confrontés à ces épreuves : Vanessa Ives est victime de ses « pouvoirs » qui semblent relever de la malédiction plus que de la bénédiction, Victor Frankenstein se perd dans sa soif de pouvoir sur la vie comme sur la mort, Ethan Chandler tente de fuir son passé et Sir Malcolm Murray vit avec un sentiment de constante culpabilité. Au fil des épisodes, le spectateur en apprend plus sur l’histoire de chacun et découvre des êtres humains abimés par la vie, profondément différents et qui parviennent à trouver une sorte de paix en s’investissant dans quelque chose qui les dépasse et les transcende.

Penny Dreadful est une ode à la littérature qui n’est pas sans rappeler La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d’Alan Moore. Toutefois, outre la simple ré-utilisation de personnages déjà existants, John Logan a doté la série d’un scénario de grande qualité, superbement écrit et terriblement intelligent. Les épisodes se suivent et ne se ressemblent pas, mais il y a parfois des références à des remarques faites précédemment par tel ou tel personnage. Le scénariste s’est aussi fait plaisir en incorporant aux dialogues de merveilleux passages issus de l’œuvre de John Milton, Shakespeare ou encore William Blake. Je ne résiste pas à l’envie de vous mettre ces quelques vers de ce dernier, tirés du poème “To See A World” :

Every Night and Every Morn
Some to Misery are Born.
Every Morn and Every Night
Some are Born to Sweet Delight.
Some are Born to Sweet Delight,
Some are Born to Endless Night.

Ces mots prononcés par Caliban, la Créature de Frankenstein, prennent tout leur sens. Chassé par son maître et créateur, contraint de survivre dans un monde hostile, trop pur et romantique pour une humanité corrompue, il cherchera à se venger en faisant vivre un enfer à Victor, qu’il pense être le seul responsable de son malheur. Comme dans le roman, il va lui demander une compagne, qui saura accepter sa difformité et sa différence. Mais Caliban reste Caliban, esclave de Victor Frankenstein comme il aura été esclave de Prospero dans La Tempête de Shakespeare. Cette impossibilité à trouver le bonheur dans un monde qui le rejette, il la partage avec Vanessa Ives. Cette communion donne lieu à trois moments émouvants dans la saison 2. Cette question de responsabilité et de culpabilité est fondamentale : on la retrouve dans Frankenstein, mais aussi dans The Picture of Dorian Gray. L’homme est-il mauvais par nature ou le devient-il au contact des autres ? John Logan ne s’est pas contenté de faire du plaquage, il est allé puiser les thèmes de sa série directement à la source, c’est-à-dire dans les romans qui l’ont inspiré.

Penny Dreadful est aussi une ode à la foi et à l’acceptation de soi. Que ce soit en la science, en un Dieu catholique ou animiste, en une divinité quelconque ou en leurs propres capacités, tous les personnages croient. Certes, tous ne vivent pas leur foi de la même façon : certains se sont détournés de leur Dieu, d’autres pensent que Dieu s’est détourné d’eux. Néanmoins, John Logan a donné une place prépondérante à cette idée que les êtres humains évoluent de manière différente selon l’intensité de leur foi. C’est un thème récurrent particulièrement intéressant qui pousse le spectateur à s’interroger sur ce qui le pousse à « persévérer dans son être », comme le dirait Spinoza. Ces convictions ainsi que les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres les mènent peu à peu à s’accepter tels qu’ils sont. Même lorsqu’ils sombrent dans la noirceur ou la folie, il y a toujours cette idée de progression en arrière-plan : de chaque bataille, ils sortent à la fois affaiblis et plus libres, se débarrassant peu à peu de leurs entraves.

Man does not live only in the empirical world. We must seek the ephemeral or why live? (Victor Frankenstein)

You can’t change what you are, no matter who you save, or who you love. (Ethan Chandler)

D’un point de vue plus technique, la série est aussi une petite merveille esthétique. La photographie accompagne la « morale » à mon sens fondamentale de Penny Dreadful : trouver le Beau dans le Laid. Le sang, les corps décapités, l’horreur de la folie humaine, l’animalité des hommes, la laideur physique deviennent fascinants et sublimes. On peut aussi ajouter que chaque lieu reflète la personnalité de celui qui y habite. La chambre de Vanessa est très épurée : d’une part, la jeune femme mène une vie d’ascèse dans laquelle elle s’octroie peu de plaisirs ; d’autre part, elle trouve ce vide, cet absence de futilité, confortable comme nous l’apprend l’épisode 7 de la saison 2 retraçant un événement majeur de son passé. Les murs et tables du salon de Sir Malcolm Murray sont recouverts de cartes d’Afrique, de nombreux outils d’explorateur, ou encore d’armes à feu : tous ces éléments sont des symboles de son passé, mais aussi de la culpabilité qui va avec.  Y retourner, ou tout du moins préparer ce voyage, serait un moyen d’exorciser ses démons. Chez Victor Frankenstein, c’est le côté pratique et mécanique qui prime : son appartement est ridiculement petit, mais son laboratoire occupe tout l’espace sous les toits, avec de grandes ouvertures vers le ciel et des machines et des fils partout. Ce décor n’est pas sans rappeler celui du lieu de vie de Caliban, dans les coulisses d’un théâtre Grand Guignol. La salle de bal de Dorian Gray, au contraire, est un hommage à l’art. Des portraits vous observent et le fait qu’il n’y ait qu’un canapé en plein milieu de la pièce vous pousse à l’arpenter et à vous arrêter sur chacun des tableaux… Excepté celui de Dorian.

La musique d’Abel Korzeniowski, compositeur de la bande originale de A Single Man notamment, nous plonge dans cette ambiance du Londres victorien gothique tel qu’on se plaît à l’imaginer. C’est sombre, entêtant, et achève de donner toute son épaisseur à une série déjà pleine d’atouts. Je ne me lasse pas de l’écouter et j’apprécie le fait que chaque personnage ait sa petite mélodie — mention spéciale à celles de Dorian Gray et Vanessa Ives. Puisque nous en sommes aux personnages, autant parler des acteurs : Eva Green, Timothy Dalton, Josh Hartnett, Reeve Carney, Billie Piper, Rory Kinnear, Harry Treadaway et la fantastique Helen McCrory… Que demande le peuple ? Tous sont investis dans leurs rôles, comme le prouvent les différentes interviews qu’ils ont données pour la chaîne Youtube de la série. Par conséquent, les relations entre les différents protagonistes sonnent plus « vrai ». Lorsque je pense à cette série, je pense avant tout aux liens qu’ont tissés les personnages au fil des épisodes : de belles amitiés, de belles histoires (d’amour ou non), de beaux moments de complicité ou de dispute. J’ai aussi, bien sûr, quelques personnages favoris : Vanessa Ives pour sa complexité, sa force de caractère et sa foi à toute épreuve, Victor Frankenstein pour son immaturité, sa fragilité et ses contradictions, et ce malgré mon envie de le secouer et de lui mettre des claques, et Ethan Chandler, pour son mystérieux passé, sa dévotion et sa gentillesse naturelle.

Penny Dreadful présente quelques défauts : quelques scènes m’ont laissée perplexe de par leur inutilité et la saison 1 s’est finie beaucoup trop rapidement. Tout cela a été corrigé dans la saison 2, visionnée en quelques jours seulement. Si j’ai été dubitative après le tout premier épisode, je me suis rapidement prise au jeu, frustrée d’être dans le flou puis heureuse de voir que le brouillard se lève peu à peu à mesure que l’intrigue avance. Je ne m’attendais pas à une série « contemplative » et encore moins de cette qualité. Petit fait amusant : je n’ai pas aimé Frankenstein de Mary Shelley et lire The Picture of Dorian Gray d’Oscar Wilde était une véritable corvée. Pourtant, ces personnages ne manquent jamais de me transporter lorsqu’ils apparaissent à l’écran.

Je pourrais vous parler de cette série pendant des heures, vous dire qu’elle m’a empêchée de dormir à plusieurs reprises, qu’elle m’a hantée et continue encore de me hanter, que je n’arrive pas à pointer du doigt ce qui m’a tant plu. Je vous ai parlé de l’esthétique, de l’histoire, des personnages, de la musique de manière assez décousue, mais c’est véritablement l’alliance de tous ces éléments qui fait de Penny Dreadful une série à regarder d’urgence — malgré quelques facilités et quelques scènes déroutantes/amusantes à leur insu parce qu’un peu excessives. Je vous laisse maintenant avec un des génériques les plus parfaits qu’il m’ait été donné de voir…

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9 réflexions sur “[TV] Penny Dreadful de John Logan

  1. Quel bel article ! J’ai particulièrement aimé le fait que tu parles des chambres ou des thèmes musicaux de chaque personnage – des choses qui ne m’avaient pas frappée au premier abord. Comme toi, j’aime beaucoup la relation entre Vanessa Ives et Caliban, que je trouve délicate et extrêmement belle. Je me demande ce que John Logan nous réserve pour la saison 3, mais j’aime énormément son écriture et j’ai été ravie de la découvrir avec cette série.

  2. C’est une série de grande qualité, tant visuelle que dans l’histoire et ce qu’ils ont réussi à faire de toute cette littérature victorienne que j’adore, la musique. Et je ne parle même pas de la performance des acteurs (la possession de Vanessa Ives me donne encore des frissons). Je n’ai pas encore vu la deuxième saison mais ça ne serait tardé.

  3. Ca fait partie des séries qu’il faut que je découvre. Mais je me la réserve pour l’hiver (car je ne sais pas pourquoi mais son ambiance me semble parfaite pour la saison hivernale !. En tout cas, je ne m’attendais à trouve ce genre de thème (la foi) dans ce show. Ce qui m’intrigue encore plus finalement ^^

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